Carnets de Voyages

Avant de collecter des cosmologies, j’ai eu la chance de voyager, de remplir des carnets d’images et de notes. Cette expérience du voyage, de la découverte d’autres cultures, est fondatrice.

Pays visités : 
Japon, Viet-nâm, Cambodge, Thailande, Laos, Inde, Guinée-Bissau, Mali, Gambi, Sénégal, Tunisie, Mexique, Guatemala, Belize, E.U. (New-York, Floride), Italie, Grèce, Bulgarie, Roumanie, Hongrie, République tchèque, Allemagne, Angleterre, Danemark, Belgique, Pays Bas, Turquie, Israël, Arabie saoudite.


Extrait du carnet de voyage à Sri Lanka (2003)

Des carnets de voyages à Cosmologik
Après les voyages réels, j’ai eu l’idée de voyager dans l’imaginaire du monde. Une sorte de voyage immobile s’est concrétisé par mon projet « cosmologik ».

Esquisse du monde selon la mythologie des habitants de Rarontonga (source William Wyatt Gill, 1881). Pour le livre « Mondes, mythes et images de l’univers ».

 

 

 

EXEMPLE DE CARNET DE VOYAGE :
VIET NAM-LAOS-THAILANDE-CAMBODGE 

Voyage avec Naomie. été 2002.
Tout au long de cette traversée je collectais des vieux papiers, des articles, des titrages de journaux, des couverturtes de bandes-dessinées, des emballages publicitaires, tout ce qui s’imprime. Je dessinais au crayon les scènes et les individus qui frappaient mes sens, et j’enregistrais sur un magnétophone des sons, des ambiances qui pouvaient créer d’autres correspondances. Chaque jour, le soir venu, il me restait à ordonner ces empreintes pour qu’elles prennent sens. Avec ma boîte d’aquarelle et des tubes de colles achetés à Hanoi, Vientiane, Bangkok et Siem Reap, j’assemblais ces diverses images dans un carnet dont voici quelques extraits…

LAOS

Saaba di
Sous une pluie chaude les roues de nos vélos de location s’embourbaient sur une route inondée, et je me maudissais d’avoir oublié une fois de plus mon imperméable. Arrive alors un moine débonnaire. Après le «Saaba di» (Bonjour) d’usage, il s’est vite apperçu que le laotien n’était pas mon fort. Nous faisons connaissance au milieu de la route, sous la pluie, éclaboussés par le passage irrégulier de gros camions et de menus taxis. La simplicité et la gentillesse de ce moine reflètent l’impression d’un contact souvent chaleureux avec les Laotiens. Ils ne sont que 5 millions à occuper plus de 235 000 km2, dans des conditions économiques désastreuses. Et pourtant, malgré cette forme de sous-développement économique perceptible dans la sous-activité ambiante de la capitale, les sourires sont si déliés. Le décalage entre un malheur supposé et cette douceur insouciante est déconcertante.


L’esprit du fleuve :
Dans le temple de Sisaket de Vientiane, les dévôts déposent sur les socles des statues aux couleurs vives des boulette de riz ou allument de petites bougies. Au cœur des rites et des odeurs d’encens j’aperçois l’étonnante posture d’une statue représentant un de ces esprits populaires qui habite les temples dans cette région de l’asie. Qu’ils soient maléfiques ou bénéfiques, les phi (les esprits) hantent les terres, les forêts et les fleuves du Laos, il vaut toujours mieux les respecter et s’accorder leurs faveurs. Le temple Sisaket est à dix minutes du Mékong… j’imagine que cette déesse est un esprit bénéfique du fleuve.

CAMBODGE

La plaie béante
« L’état présent du Cambodge est déplorable et son avenir chargé d’orages”. Il y a plus d’un siècle déja, Henri Mouhot décrivait ce pays en des termes pessimistes. Depuis les fastes d’Angkor, la nation khmer a connu six siècles de déclin… Le paroxysme du désenchantement est survenu pendant la période des Khmers rouges, entre 1975 et 1979. Pol Pot – “Politique Potentielle”, le dictateur à la voix d’ange, manipulé par les Chinois, a instauré un régime délirant dirigé par une ”Organisation” redoutable : comme une divinité, l’Angkar exigeait des Cambodgiens un respect et une fidélité à toute épreuve, formulant des dogmes comme “Grâce à l’Angkar le riz est beau”, et des commandements : “Contre tout ennemi, contre tous les obstacles tu lutteras avec détermination et courage, prêt à tous les sacrifices jusqu’à celui de ta vie, pour le peuple, les ouvriers, les paysans, pour la révolution, pour l’Angkar, sans hésitation et sans relâche” (douzième commandement). La révolution agraire s’est rapidement transformée en cauchemar, les camps de travaux forcés, les privations et les tortures ont fait disparaître entre 1,5 et 2 millions de Cambodgiens, le quart de la population d’alors.


Devata
D’un site à l’autre les divinités centrales (Bhrama, Vishnu ou Bouddha) autour desquelles ont été bâties les temples varient. En revanche, les habitantes des innombrables niches des paroies et des colonnes sont toujours les mêmes, les servantes de l’Amour divin. Les Devatas, nymphes célestes, composent une présence aimante et charment les sens. Comme dans les temples hindous, les Devatas d’Angkor vous accompagnent par leur nombre, vous apaisent par leur sourire, et vous désignent toujours par leur geste quelque beauté énigmatique à déchiffrer.


Le vieil Auguste
Il s’appelle Auguste ce vieux monsieur qui travaille encore en tant que guide, déphasé parmi ses collègues adolescents dont certains se font appeler Jerry ou John. Auguste est encore attaché à la langue française. C’est un peu comme la vieille boîte aux lettres fichée au mur de la poste centrale de Siem Reap, sur laquelle est inscrit “la levée de seize heure est faîte” ou encore les cigarettes “Alain Delon”, vestiges d’une époque révolue.

VIET NAM

Arrivée à Hanoï :
les premiers hôtes attendent dans un décor dépouillé où trônent environ cinq postes de contrôle. A chaque bureau, une casquette est impéccablement disposée au coin, et deux douaniers ; l’ordre communiste est de rigueur. Je découvre de nouveaux costumes dont le rouge vif contraste avec un genre de vert-olive inconnu. Mes douaniers sont assis derrière un bureau des plus sobres et l’ensemble forme un être bicéphale étrange tiraillé par deux tendances : l’une est pointilleuse à l’extrême, l’autre somnolante.


Des millions de N’Guyen
N’Guyen Anh fonde en 1776 la dynastie N’Guyen. C’est aujourd’hui le nom vietnamien le plus courant…
Le collage ci-contre est le fruit de longues heures d’un travail qui paraissaît à mes hôtes bien incompréhensible ! A Hanoï et à Ho Chi-Mihn Ville (Saigon) j’ai acheté une vingtaine de quotidiens populaires («Tin Tuc», «Saigon Thiêp Thi», etc) et j’en découpais tous les «N’Guyen» que je trouvais et les collais pour remplir cette page. On distingue nettement deux parties : En haut, les «N’Guyen» trouvés à Hanoï se caractérisent par des typographies noires et peu originales (les inévitables «Times» et «Helvetica») imprimées sur du papier journal. En bas, du coté des «N’Guyen» de Saigon, on remarque au contraire la présence plus réccurrente de couleurs et des titrages modernes, parfois tirés sur des papiers à pâte chimique. Deux N’Guyen et une fracture historique.


Les dents du dragon :
Par chance il fait beau et du ciel se déverse une lumière intense. Le ballet des raffiots paraît étrange au milieu d’un décor si onirique, une multitude de rochers étirés sont comme des canines géantes disséminées dans la bouche d’un dragon mythique, peut-être celui qui donna naissance à cette splendide baie.
Le légendaire repère à pirates chinois est devenu un grand parc touristique – difficile d’échapper aux îles-étapes avec leurs grottes kitsch peuplées de formes fantastiques.


Porteuses
La tête protégée des tourments du soleil et de la pluie sous les grands chapeaux coniques, les vendeuses de rue envahissent les marchés des campagnes et des villes aux premières heures de la journée. La courbure souvent visible sur la lance de bois reliant les deux paniers remplis de légumes ou de fruits donne une idée de la pesanteur des charges journalières, et on imagine le contentement que doit procurer en fin de journée un panier bien vidé. .

THAILANDE

De la raideur des typographies thai
Dans la capitale siamoise, trouver des journaux, des livres, toutes sortes de publications ne relève pas du parcours du combattant. J’ai même dégoté le code constitutionnel français en thaï ! Avec 8142 publications parues en 1999, la Thaïlande, en proportion de sa population, fait partie des pays asiatiques les plus vivants en matière d’édition. Quotidiens, bandes-dessinées thaï, mangas traduits du japonais, magazine de football, presse féminine et à scandale se partagent les meilleures ventes. Les typographies sont souvent très expressives, les titrages et leurs chapôs affichent des formes franches et lourdes. La rondeur et la générosité propres à la famille d’écriture influencée par le sanskrit s’est raidie. Les lettres de l’écriture thaï sont constituées, à de rares exceptions près, d’un trait continu, ponctué aux extrémités et à certaines « déviations » de cercles. En tout, on compte 44 consonnes, c’est-dire 9 de plus que dans l’alphabet laotien, certaines d’entre elles, d’après leur rares utilisations, paraissent bien ostentatoires.


Empreintes chinoises
Je mange un délicieux chop suey dans un restaurant chinois du ChinaTown de Bangkok. Au-dessus d’un comptoir rutilant et à côté de la figure du tenancier du restaurant, un autel est rempli d’objets hétéroclites illustrant la souplesse d’adaptation de la superstition chinoise, si favorable au commerce : on y trouve un moine bienheureux typiquement chinois, Neko chan le chat protecteur des commerçants japonais (probablement lui même originaire de Chine !), une carte astrologique aux dessins d’origine hindou, une statue de Bouddha, et le portrait de Rama v et de sa femme.


American sauce thai
Au siècle dernier, tandis que les Français s’implantaient en Indochine, le Royaume de Siam préservait son indépendance et entretenait des échanges réguliers avec les Britanniques. Depuis, les guerres mondiales ont effacé l’influence européenne au bénéfice des Etats-Unis qui sont aujourd’hui le principal fournisseur du Royaume de Thaïlande devant le Japon et la Chine. Le «rêve américain» et son véhicule cinématographique s’impose, le modèle culturel et économique se reproduit, les airs thaï à la mode américaine se multiplient. Juste après les évènements du 11 septembre, le premier ministre thaïlandaisa était un des premiers représentants de gouvernements asiatiques à ouvrir ses frontières aériennes à l’aviation américaine. On est loin du Viêt-nam où, à Hô-Chi-Minh-Ville, le point de vue était bien-sûr plus… critique.
La Thaïlande, en exportant des biens et des services surtout en Asie et aux Etats-Unis, et en accueillant des cohortes de touristes, engrange des bénéfices qui en font un des pays du sud-est asiatique les plus développés : avec un PIB par habitant et par année de plus de 5 400 $, la Thaïlande est le premier pays de la région à s’être affranchi du pouvoir du FMI ces dernières années.


Symboles royaux
La royauté se désigne, se décline se scinde en divers symboles : couronne, palais historique, portraits d’illustres ancêtres. Elle peut même se consommer : sous la forme d’une cigarette ! On retrouve ces dessins royaux sur de nombreux objets courants, devenant les sceaux qui garantissent aux marchandises une protection céleste.Parmi eux, le portrait de Rama v est le plus populaire et le plus répandu. En photo ou en auto-collant, le monarque protège les commerçants, les familles et tout ce qui se fait de thaïlandais. Sur le portrait, l’attribut du pouvoir de l’époque est principalement un costume colonial à la mode britannique, orné de manchettes flambloyantes et de rideaux de médailles. Il y a presque un siècle, la Thaïlande était déja alliée à la plus puissante des nations occidentales de l’époque…